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CHANT II

 

K.H. Mácha, "Mai"
Traduit du tchèque par H. Jelínek et J. Pasquier
Revue "Poésie", No 10-11, 1936

Tout droits réservés

 

Du haut du ciel tombe une étoile,
Une étoile morte, dont la lueur pâle
Tombe aux royaumes infinis,
Tombe à toujours dans l'à-jamais.
Du grand tombeau montent ses pleurs,
Sa plainte déchirante.
" Ah ! quand sera le terme de sa chute ? "
- En aucun temps, en aucun lieu, près d'aucun but -
Les vents jouent au front de la blanche tour,
A ses pieds les vagues murmurent.
Sur ses murs blancs, la pâle lune
A versé sa lueur d'argent,
Mais au fond de la tour règne une nuit profonde,
Car la lumière de la lune,
Etranglée à la meurtrière,
Se perd en pénombre au long du caveau...
Les colonnes font cercle et se tendent les bras.
Le long des murs souffle le vent,
Et l'on dirait les pleurs des captifs qu'on égorge.
Le vent joue autour des cheveux
De Guillaume le prisonnier.
Plié sur la table de pierre,
La tÍte à son bras appuyée,
Mi-assis, mi-agenouillé,
Le captif plonge en ses pensées.
Comme la lune au clair visage,
Quand passe l'ombre d'un nuage,
Son âme en est enveloppée;
-Une pensée naît, une autre la tue -

~

" 0 nuit profonde! De ton voile,
" Tu couvres aussi mon village,
" Village oý l'on pleure après moi !
" Y pleure-t-on ? Pour moi ? - Vain rÍve !
" Déjà l'oubli couvre mon nom.
" A peine, demain, le jour clair
" Aura brillé sur les forÍts,
" Et je serai mort dans la honte.
" Et le jour, comme à ma naissance,
" Resplendira joyeux et clair. "

Le captif s'est tu, et dans le caveau
Qui se creuse sous les colonnes,
Sa voix au loin se répercute,
Et puis, comme d'horreur glacée,
Tout au fond de la longue salle,
Elle s'éteint dans les ténèbres.
Le silence de ces ténèbres
Ressuscite en lui le temps d'autrefois
Comme en songe, il revit les jours de sa jeunesse,
-Jours depuis longtemps révolus !
Le souvenir de sa jeunesse
A réveillé ses jeunes rÍves,
Ses yeux se sont emplis de larmes,
Et la peine a noyé son cúur. -
Vain regret d'un monde aboli !
Là-bas, vers l'Ouest, oý la montagne
Fuit devant la montagne, là-bas, bien loin du lac,
Là-bas - rÍve-t-il - dans les sombres bois,
Il est enfant, il joue pour la dernière fois.
Chassé du foyer par son père,
Il grandit parmi les brigands...
Mais le voici chef de leur troupe,
Il accomplit des exploits insensés,
Chacun connaît le nom dont on le nomme
" Le Terrible Maître des Bois "
Puis il aime une rose - une rose souillée,
L'appel de la vengeance alors emplit son cúur:
Il découvre à la fin l'ignoble séducteur,
Il l'a tué ! Cet inconnu, c'était son père !
Voilà pourquoi Guillaume est en prison,
Et dès demain, doit mourir sur la roue.
Demain ! lui, le Maître des Bois
Demain ! dès que le jour surgira des montagnes.
Et maintenant, plié sur la table de pierre
La tÍte à son bras appuyée,
Mi-assis, mi-agenouillé,
Il s'enfonce dans ses pensées.
Comme la lune au clair visage,
Quand passe l'ombre d'un nuage,
Son âme en est enveloppée.
- Une pensée naît - une autre la tue-

" Le rival ? - Mon père ! L'assassin ? Son fils ! "
Lui, le séducteur de ma bien-aimée !
" Lui, que j'ignorais! Ma main criminelle
" A donc satisfait ma double vengeance.
" Il m'a rejeté : Est-il d'autre cause
" Au sort qui m'a fait la Terreur des Bois ?
" Qui donc doit porter le poids de ce crime
" Qu'un bourreau demain châtiera ?
" Je suis maudit ! A qui la faute ?
" Pas à moi ! Peut-Ítre en ce songe
" Qu'est la vie ne fus-je attiré
" Que pour punir le vrai coupable !
" Si ce n'est pas ma volonté
" Qui m'a conduit, pourquoi mourir ?
" Pourquoi mourir d'une mort vile ?
" Vile en ce Temps - vile en l'Eternité.
" Le Temps ? L'Eternité ? L'Eternité - Le Temps...

Aux sombres murs répercutée,
Sa voix, d'horreur reste glacée.
L'ombre muette de la nuit
A rempli le profond caveau.
Voici qu'un nouveau songe emplit
La mémoire du prisonnier.

" Mais elle ! Mais Elle ! 0 mon ange !
"Pourquoi devait-elle tomber,
"Avant que je ne l'eusse connue
"Pourquoi fallait-il que mon père
" Fût son ignoble séducteur?
"Qu'il soit maudit !" Mais la détresse
Etouffe sa voix. Il se lève.
Ses chaînes sonnent dans la nuit.
Par une étroite meurtrière,
Son regard avide d'espace
Franchit le clapotis des eaux...
Un nuage a caché la lune.
Mais en haut, dans l'ombre profonde,
Les étoiles percent la nuit.
Sur le lac, leur reflet scintille
Comme une lumière égarée...
Le regard du captif a suivi ces lueurs,
Allumant dans son cúur une douleur nouvelle -

" Que la nuit est belle ! Et le monde beau !
" Comme la lumière avec l'ombre alterne !
" Mais dès demain, mon regard mort
" N'aura plus rien à contempler !
" Comme fait un nuage gris
" Qui s'étend au loin, qui s'étend...
" Ainsi... " Mais le prisonnier tombe,
Son regard s'éteint, les chaînes résonnent,
Et tout se meurt dans le silence.
De monts en monts l'ombre d'un nuage,
Grande aile d'un oiseau géant,
S'est tendue sur la vaste nuit.
Tout, au loin, n'est plus que ténèbres.
Ecoute! Une voix douce, et qui vient des montagnes,
A pénétré la sombre nuit.
C'est le cor, musique des bois,
Dont s'élève la voix nocturne.
A son chant, tout s'est endormi,
Et la nuit mÍme, au loin, sommeille.
Le captif en oublie sa peine,
Tant son oreille en est ravie.
" Oh! De quelle émouvante vie
Un chant si pur peut animer la nuit !
Avant que demain ne finisse,
Mon oreille, hélas, jamais plus
N'entendra cette mélodie!... "
Il retombe, le bruit des chaînes,
Sous la voûte, au loin retentit.
Silence profond - Dans sa peine,
L'angoisse a ressaisi son cúur,
Et comme des pleurs qui se taisent,
La douce voix du cor se meurt.
"L'avenir ? - Le jour de demain ? -
Demain, puis tout n'est plus qu'un rÍve,
Ou n'est plus qu'un sommeil sans rÍve ?
La vie que je vis aujourd'hui
N'est peut-Ítre aussi qu'un rÍve,
Dont le jour qui m attend demain,
Ne fera rien qu'un autre rÍve.
Ou bien ce que je désirais
Vainement sur la vaste terre,
Demain va-t-il me le donner
Qui le sait ? - Ah ! qui sait ? Personne !...

Puis il se tait, la nuit muette
A tout recouvert alentour,
La lune claire s'est éteinte.
Plus d'étoiles. Tout alentour,
Rien que ténèbres. La vallée
Béante est un large tombeau.
La voix du vent, le bruit de l'eau,
Le doux chant du cor se sont tus,
Et dans la prison, longue salle,
Rien n'est plus qu'ombre et silence de mort.
"O nuit profonde, ô noire nuit.
Une nuit plus noire m'attend
Va-t-en, pensée ! " Et la pensée
Cède aux mouvements de son cúur.
Profond silence - Aux murs humides
Une goutte tombe après l'autre,
Et le bruit creux que fait leur chute,
Comme s'il mesurait la nuit,
Résonne sous la vaste voûte,
Résonne - meurt - résonne et meurt.
Résonne - meurt - résonne et meurt encore.

"O longue nuit, ô longue nuit !
Mais une plus longue m'attend.
Va-t-en, pensée ! " - Et la pensée
Cède à la force de l'horreur.
Profond silence, et goutte à goutte
L'eau des murs recommence à mesurer la nuit.

" Une nuit plus sombre. Ici, dans la nuit
Se glisse encore le clair de lune,
Le feu scintillant des étoiles.
Là-bas, rien que l'ombre déserte !
Nulle lueur, nulle, nulle.
La noire nuit seule y demeure.
Là-bas, tout ne fait qu'un. Là-bas, pas de coupure.
Tout est sans fin, pas de moment -
Sans fin la nuit, le jour sans aube.
Là-bas, le temps qui ne passe point,
Là-bas nul bruit - nul but - nul terme -
Sans fin toujours, toujours sans fin,
L'éternité qui me regarde.
Autour de moi, rien que le vide
Sur moi, sous moi, rien que le vide -
Plus rien que le vide béant -
Sans fin, silence - nulle voix -
Sans fin, espace - et nuit - et temps...
Ainsi l'esprit rÍve la mort,
Ainsi rÍvé-je le néant,
Avant que demain ne finisse,
J'entrerai seul dans ce néant désert..."
L'homme et la voix s'évanouissent -

Des vagues légères se jouent
Sur le lac, au pied de la tour.
Le faible clapotis des vagues
Semble bercer le prisonnier
Qui gît à terre, évanoui.

Le geôlier, réveillé au bruit
Qu'ont fait les chaînes en tombant,
Paraît, portant une lumière.
Son pas léger n'a pas suffi
A réveiller le prisonnier
Des visions qui le torturent.
De pilier en pilier, là-bas,
Saute la lueur de la lampe,
Qui s'affaiblit à chaque pas
Et se perd au fond de la salle.
Et la noire nuit désolée
Sur ses pas reconquiert l'espace.
Mais les yeux fixes du captif,
Encore voilés d'un nuage,
Paraissent toujours ne rien voir,
Bien que la lueur rougeâtre
Ait baigné son visage blÍme
Et dispersé l'ombre alentour -
Courbé sur la table de pierre,
La tÍte à ses bras appuyée,
Mi-assis, mi-agenouillé,
Il meurt encor de défaillance;
Sa bouche d'oý sort un murmure
Trahit le songe qui l'accable -

" Mon esprit, mon esprit, mon âme..."
Ainsi de ses lèvres serrées
Coulent de terribles paroles.
On n'en a pas saisi le son,
Qu'elles ne sont déjà plus rien -
Sitôt proférées - elles meurent.

Le geôlier s'approche - Sa lampe
Eclaire de tout près le visage captif,
Le visage effrayant à voir,
Face en larmes, sueur et sang.
Les yeux se figent, immobiles,
Comme tendus vers l'infini.
Dans la bouche dort un murmure,
Craintivement, sur cette bouche,
Le geôlier penche son oreille,
Et comme souffle un vent léger,
La bouche chuchote son dire.
Et le geôlier - plus bas, plus bas,
Se penche - encore plus près, plus près,
Et voici qu'enfin son oreille
Touche aux lèvres du prisonnier,
Qui chuchote - plus bas, plus bas,
Et puis se tait - comme on s'endort.
Mais le geôlier reste immobile.
Sur son visage aussi les pleurs ont ruisselé.
Une horrible tristesse a fondu sur son cúur.
Longtemps il reste ainsi, comme un homme de pierre,
Puis rassemblant ses forces, il se lève,
Il se sauve d'un pas rapide.
Et tant que cet homme a vécu,
Il a refusé de rien dire
De ce qu'il avait entendu.
Son visage à jamais livide,
Jamais depuis lors n'a souri.

Après son départ, les ténèbres
Ont reconquis la vaste salle.
Dans l'ombre profonde, les gouttes
Mesurent la nuit de leur chute.
Le captif, à son banc de pierre
Est assis, mi-agenouillé,
Ses yeux se figent immobiles
Comme s'ils fixaient l'infini.
Sa face est effrayante à voir,
Sa face en pleurs, sueur et sang !
Et sans trÍve, le bruit des gouttes,
Mesurant le temps de leur chute,
Le chant des eaux, le bruit du vent
Prédisent la fin qui s'approche,
A l'homme dont les pensées fuient.
Au loin hulule un chat-huant.
Les douze coups de minuit sonnent.

 

- SUITE : Intermezzo -

 

 

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