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Les chemises de noce

Karel Jaromír Erben

 

   Onze heures avaient déjà sonné
Et la lampe brillait encore
Et la lampe brûlait encore,
Pendue au-dessus du prie-Dieu.


   Sur le mur de la chambre basse,
Le tableau de la Vierge mère,
La mère de Dieu et l'enfanšon,
Comme une rose et son bouton.


   Et devant la puissante sainte,
Une fille est agenouillée -
À genoux, la face penchée,
Les mains jointes sur la poitrine,
Des larmes tombaient de ses yeux,
Sa gorge gonflée de chagrin,
Et quand une larme tombait,
C'était sur cette gorge blanche.


   « Hélas, o¨ est mon pauvre père ?
Déjà l'herbe a poussé sur lui.
Hélas, o¨ est ma pauvre mère ?
Elle gît au côté du père !
Ma sœur n'a pas survécu un an,
Une balle a tué mon frère.


   Triste que j'étais, j'avais un ami,
Pour lui j'aurais donné ma vie !
A l'étranger s'en est allé,
Et n'en est toujours pas rentré.


   Vers l'étranger prenant la route,
Séchant mes larmes, m'avait confié :
« Sème, ma mie, sème le lin
souviens-toi de moi chaque jour,
tout un an veille à le tisser,
le deuxième, arrose la toile,
le troisième, couds mes chemises ;
et quand tu les auras cousues,
de rue tresse une couronne. »


   « Tes chemises, les ai cousues,
Les ai rangées dedans le coffre,
Mais voici les fleurs fanées,
Et mon ami qui court le monde !
Le vaste monde, large monde
Tout comme pierre en mer profonde.
Depuis trois ans, pas de nouvelles,
S'il est sain et sauf - Dieu le sait !


   Marie, oh, Vierge tout puissante,
Apporte-moi donc ton secours,
Ramène-le de l'étranger,
Lui, seule fleur de mon bonheur ;
De l'étranger rends mon ami,
Ou abrège d'un coup ma vie :
Près de lui, c'est fleur de printemps,
Mais sans lui le monde me pèse,
Marie, mère pleine de grâce,
Assiste-moi dans mon chagrin ! »


   L'image au mur a remué,
D'effroi la fille pousse un cri,
La lampe brûlant sombrement
A crépité et s'est éteinte.
Ne serait-ce qu'un courant d'air ?
Peut-être est-ce un mauvais présage ?


   Écoute ! au seuil , un bruit de pas
À la fenêtre : toc ! toc ! toc !
« Tu dors donc, ma douce, ou tu veilles ?
Hohé, ma douce, me voici !
Hohé, ma douce, que fais-tu ?
Me reconnais-tu seulement
Ou si un autre a pris ton cœur ? »


   « Oh, mon aimé ! au nom du ciel !
Tout ce temps que je pense à toi ;
Moi qui pense à toi nuit et jour,
J'étais juste à prier pour toi ! »


   « Ah ! cesse de prier, sors donc !
viens faire un tour, et m'accompagne ;
la lune éclaire le chemin :
je viens chercher ma fiancée. »


   « Par Dieu, que racontes-tu là ?
Ou irions-nous, si tard déjà ?
Le vent gronde en la nuit déserte,
Attends, le jour n'est pas si loin. »


   « Ah, le jour est nuit, et la nuit jour -
le jour, le rêve me pèse !
Avant que les coqs ne s'éveillent,
Il me faut te prendre pour mienne.
Ne tarde pas, sors et viens donc !
Aujourd'hui tu seras ma femme ! »


   C'était la nuit, la nuit profonde,
La lune luit du haut du ciel,
Au hameau tranquille et désert
Seul bruit le grondement du vent.


   Le voici qui devant gambade,
Elle le suit comme elle peut.
Quand ils les eurent senti passer,
Bien des chiens du hameau se mirent
À hurler cette chose étrange :
Voici qu'arrive un mort-vivant !


   « La nuit est belle, et clair' - c'est l'heure
O¨ les morts du tombeau se lèvent,
Pour t'approcher sans crier gare -
N'as-tu donc, ma mie, peur de rien ? »


   « Que craindre ? Tu es avec moi,
L'œil de Dieu est par-dessus moi.
- Dis-moi, mon aimé, dis-moi donc
Ton père est en bonne santé ?
Ton père, et puis ta bonne mère ?
Lui plaira-t-il de me connaître ? »


   « Comme tu poses de questions !
Dépêche-toi - tu verras bien !
Dépêche-toi - car le temps presse
Et notre route est longue encore.
Que tiens-tu, ma mie, dans la main ? »


   « Je tiens mon livre de prières. »


   « Jette cela ! car la prière
est plus lourde que la pierre.
Jette-le pour marcher légère
Et si tu veux suivre mon pas. »


   Il prit le livre et le jeta,
D'un saut les voici à dix lieues. -


   Ils cheminent par les hauteurs,
Par le rocher, le bois désert ;
Dans les fourrés, dans les rochers
Aboyaient les chiennes sauvages ;
Et la chevêche a annoncé
Qu'un malheur n'était pas bien loin.


   Lui, par devant, toujours gambade,
Et elle suit comme elle peut.
Elle foule de ses pieds blancs
Les églantiers et les rochers,
Laissant une trace de sang
Sur l'aubépine et les cailloux.


   « La nuit est belle, et clair' - c'est l'heure
o¨ les morts vont avec les vifs,
et t'approchent sans crier gare -
n'as-tu donc, ma mie, peur de rien ? »


   « Que craindre ? Tu es avec moi,
Et la main de Dieu est sur moi. -
Dis-moi, mon aimé, dis-moi donc,
A quoi ressemble ta maison ?
La chambre claire, est-elle gaie ?
Est-elle proche de l'église ? »


   « Comme tu poses de questions !
Tu verras ša aujourd'hui même !
Mais presse-toi - car le temps passe
Et notre route est longue encore.
Qu'as-tu, ma mie, à la ceinture ? »


   « J'ai emporté mon chapelet. »


   « Ah, ce chapelet en bois de buis,
c'est comme un serpent qui t'enlace,
t'étouffe, te coupe le souffle :
Jette-le, nous sommes pressés. »


   Il prit, jeta le chapelet,
D'un saut les voici à vingt lieues.


   Leur chemin passe par la plaine,
Par les rus, les prés, les marais ;
Par le marais et dans la grotte
Des feux-follets bleus batifolent :
Deux rangs de neuf, l'un suivant l'autre,
Comme à suivre un convoi funèbre ;
Le chœur des grenouilles, au ruisseau,
Coasse une chanson de deuil.


   Lui, par devant, toujours gambade,
Mais son pas à elle faiblit.
La pauvre fille voit ses pieds
Entaillés d'épines de laîche ;
La fougère verte se teinte
Du sang qu'elle laisse après elle.


   « La nuit est belle, et clair' - c'est l'heure
o¨ le vif se hâte au tombeau,
et t'y voici sans crier gare -
n'as-tu donc, ma mie, peur de rien ? »


   « Que craindre ? Tu es avec moi,
la volonté de Dieu sur moi. -
Relâche juste un peu ta hâte,
Permets-moi de reprendre haleine.
L'âme faiblit, le pied fléchit,
Et des couteaux percent mon cœur ! »


   « Viens-t'en donc, hâte-toi, ma mie !
Nous voici tantôt arrivés !
Hôtes et festin nous attendent,
Passe le temps comme une flèche . -
Qu'as-tu donc sur ce lacet ?
Ce lacet entourant ton cou ? »


   « La croix que m'a donnée ma mère. »


   « Ah, ah, voici cet or maudit,
dont les piquants sont si pointus !
Il te pique - et moi tout autant,
Jette-le - tu seras oiseau ! »


   Il arracha, jeta la croix,
D'un saut les voici à trente lieues. -


   Et voici sur la vaste plaine
Que se dresse une maison haute ;
Fenêtres étroites et longues,
Et un clocher dessus le toit.


   « Ah, ma douce, nous y voici !
Ma douce, ne vois-tu donc rien ? »


   « Ah, par Dieu ! c'est cette église ? »


   « Une église ? C'est mon château ! »


   « Ce cimetière - ce rang de croix ? »


   « Non pas des croix, mais mon verger !
Ah, ma douce, regarde-moi
Et gaiement saute donc le mur ! »


   « Oh, laisse-moi ! Laisse-moi donc !
Ton regard est farouche, horrible ;
Ton souffle est rempli de poison,
Et ton cœur est de glace dure ! »


   « Ne crains rien, ma mie, ne crains rien !
Chez moi la gaieté, l'abondance :
De viande assez - privée de sang,
Sauf aujourd'hui, première fois ! -
Que tiens-tu dans ton balluchon ? »


   « Les chemises que j'ai cousues. »


   « N'en aurons besoin que de deux :
une pour toi, une pour moi. »


   Il prit le ballot en riant,
Le jeta dessus la clôture.
« Ne crains rien, regarde-moi,
suis ton ballot derrière le mur . »


   « Toujours devant tu gambadais,
je suivais le chemin mauvais ;
tout ce temps tu fus par devant,
montre le chemin maintenant. »


   D'un saut il passa la clôture,
sans penser même à trahison ;
D'un saut, il a passé cinq brasses -
Mais, dehors, elle a disparu,
Et l'on aperšut seulement
Sa robe blanche dans sa fuite.
Trouvant un refuge tout près -
Prenant de court l'hôte méchant !


   Et c'est un charnier morgue qu'elle trouve :
Porte basse - dessus, un verrou ;
Elle grince derrière la fille
Qu'elle protège, verrou fermé.
La lune blêmit par les fentes
De l'édifice sans fenêtre,
Humble et solide cage - dedans,
sur une planche : un machabée.


   Ho, comme le bruit enfle, dehors :
De monstres des tombes - une horde !
Elle bruisse et cliquette autour,
Ils marmottent une chanson :


   « Le corps a sa place au tombeau,
Malheur à qui négligea son âme ! »


   On frappe à la porte : boum ! boum !
Son compagnon hurle dehors :
« Lève-toi, mort-vivant ! debout !
Devant moi, tire le verrou ! »


   Voici, le mort ouvre les yeux,
Et le mort se frotte les yeux,
Reprenant ses esprits se dresse,
Promène son regard autour.


   « Oh Dieu saint, daigne m'aider,
ne me livre au pouvoir du diable !
Toi, le mort, reste donc couché,
Rešois de Dieu paix éternelle ! »


   Et le mort reposant la tête,
Referme les yeux comme avant.


   Alors, derechef : boum ! boum ! boum !
Son compagnon frappe plus fort :
« Lève-toi, mort-vivant ! debout !
et ouvre-moi donc ton caveau ! »


   Et à ce bruit, à cette voix,
Le mort se dresse sur sa planche,
Il étend son bras engourdi
Vers le verrou qui clôt la porte.


   « Seigneur Jésus, sauve mon âme,
aie pitié de ma grand'misère !
Toi, le mort, reste donc couché,
Dieu te secoure - et moi avec !


   Le mort s'allongeant de nouveau,
Etend ses membres comme avant.


   Alors, à nouveau : boum ! boum ! boum !
La fille perd l'ou´e, la vue !
« Lève-toi, mort-vivant ! ohé !
et donne la fille vivante ! »


   Et, hélas, hélas pour la fille,
Le mort pour la troisième fois,
Se lève et ses grands yeux troubles
Se posent sur elle, mi-morte. »


   « Vierge Mère, assiste-moi,
intercède auprès de ton fils !
J'ai eu tort de te supplier :
Pardonne-moi donc ce péché !
Marie, Mère de toute grâce,
Délivre-moi du maléfice. »


   Et voici juste que, non loin,
Le coq chante dans le hameau ;
Et après lui, dans le village,
Chante toute la gent des coqs.


   Le mort qui s'était relevé
S'effondre d'un coup sur la terre ;
Dehors, silence - pas un bruit :
Partis la horde et son comparse.


   Au matin, venant à la messe,
Les gens resteront bouche bée :
Une tombe est vide, là-haut,
Une fille est dans le caveau,
Et sur chaque tertre est posé
Un morceau de chemise neuve. -


   Que tu fus inspirée, la fille,
D'avoir eu la pensée de Dieu,
Te délivrant ainsi du mal !
Aurais-tu agi autrement,
Tu aurais péri juste ici :
Et ton corps blanc, ton corps gracieux
Eût été comme ces chemises !

 

 

 

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