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Le rouet d'or

Karel Jaromír Erben

 I

   Aux abords de la forêt, un domaine agreste,
   ho ! voici que vient le seigneur, il sort de la forêt
sur son fougueux cheval moreau,
les fers sonnent joyeusement,
   il va seul, tout seul.

   Et devant la cabane, hop ! à terre !
   Et à la porte : toc, toc, toc !
Holà,  eh ! ouvrez-moi la porte,
je me suis perdu à la chasse,
   donnez-moi de l'eau à boire.

   Une jeune fille apparut comme une fleur,
   au monde on n'en avait vu d'aussi belle ;
elle apporta de l'eau du puits,
timide s'assit auprès de la quenouille,
   elle filait, filait le lin.

   Alors le seigneur ne sait ce qu'il veut,
   il a oublié sa grand’ soif ;
il regarde le fil fin et régulier,
il ne peut détourner les yeux
   de la jolie fileuse.

   « Si tu n'as encore accordé ta main,
   tu dois être ma femme ! »
dit-il en attirant la fille à son côté. -
« Ah Monsieur, je n'ai d'autre volonté
   que ce que veut ma mère. »

   « Et où est-elle, jeune fille, ta mère ?
   Car je ne la vois pas ici. » -
« Ah Monsieur, ma marâtre
rentre demain à la maison avec sa fille,
   elles sont parties à la ville. »

II

   Aux abords de la forêt, le domaine agreste,
   ho ! voici que vient le seigneur, il revient encore
sur son fougueux cheval moreau,
les fers sonnent joyeusement,
   droit vers la cabane.

   Et devant la cabane, hop ! à terre !
   Et à la porte : toc, toc, toc !
« Holà ! ouvrez, bonnes gens,
que mes yeux voient vite
   mon trésor ! »

   Sort une vieille, la peau sur les os :
   « Oh, que nous apporte notre précieux hôte ? »
« Je t'apporte, j'apporte du changement dans cette demeure,
je veux ta fille pour femme,
   ta belle-fille que voici. »

   « Ho ho, petit seigneur ! Oh merveille !
   Qui eût pensé voir ça un jour ?
Bienvenu, précieux hôte,
cependant, Seigneur, je ne sais même qui vous êtes ?
   Comment êtes-vous venu jusqu'à nous ? »

   « De cette terre je suis roi et seigneur,
   me trouvant depuis hier ici :
à toi je donne de l'argent, je donne de l'or,
toi, donne-moi ta fille en échange,
   la jolie fileuse. »

   « Ah sire ! Oh merveille !
   Qui aurait pu s'attendre à ça ?
Mais nous n'en sommes pas dignes, sire ! -
Si seulement nous pouvions mieux mériter
   votre grâce !

   Mais j'ai un avis, un bon avis :
   au lieu de ma belle-fille, je te donne la mienne ;
elle est toute pareille à l'autre,
comme les deux yeux d'une même tête -
   et son fil - de la soie ! »

   « Ton avis est mauvais, la vieille !
   Fais ce que j'ordonne :
demain, au point du jour,
tu conduiras ta belle-fille
   au château du roi ! »

III

   « Lève-toi, ma fille, il est temps,
   le roi attend maintenant, il y aura bombance :
jamais je ne m'en serais doutée -
eh bien ! que la chance te sourie
   au château du roi ! »

   « Apprête-toi, ma petite sœur, apprête-toi,
   au château du roi il y aura fête :
tu ne te prends pas pour rien,
voyez-vous ça, tu me regardes de haut -
   ah ça, bien le bonjour ! »

   « Viens donc, notre petite Dora, viens,
   que ton époux ne se mette en colère :
lorsque tu seras à la lisière de la forêt,
tu ne te souviendras même plus du foyer -
   dépêche-toi seulement, dépêche-toi ! »

   « Maman, chère maman, dites-moi
   pourquoi emportez-vous ce couteau ? » -
« Le couteau servira - au fond des bois,
à crever les yeux d'un méchant serpent -
   dépêche-toi seulement, dépêche-toi ! »

   «  Ma sœur, ma petite sœur, dites-moi
   pourquoi emporter la hache ? » -
« La hache servira - dans le taillis,
pour découper une bête sauvage -
   dépêche-toi seulement, dépêche-toi ! »

   Et quand elles furent arrivées au fond du bois dans les taillis :
   « Ho, c'est toi le serpent, c'est toi la bête ! »
Les montagnes et les vallées ont pleuré,
tant les deux femmes s’en sont donné
   sur la pauvre fille !

   « Maintenant va t'amuser avec Messire le roi,
   réjouis-toi avec lui comme il te plaira :
étreins son corps fringant,
contemple son front lumineux,
   jolie fileuse ! » -

   « Chère Maman, comment faire  ?
   Où mettre les yeux et les membres ? » -
« Ne les laisse pas à côté du corps,
que nul n'aille les remettre ensemble -
   emporte-les plutôt avec toi. »

   Et quand elles furent sorties du fourré :
   « Ne crains rien, ma fille !
Vrai !  tu es toute semblable à l'autre,
comme les deux yeux d'une même tête. -
   Ne crains rien ! »

   Et comme elles approchaient du château,
   le roi regardait  par la fenêtre ;
il sort à leur rencontre avec sa suite,
souhaite la bienvenue à la mère et à la promise,
   il ne se doute pas de la traîtrise.

   Et ce furent les noces - le péché consommé,
   la jeune épousée tout sourire ;
et ce furent festins, réjouissances,
bals et musiques sans cesse
   pendant sept jours.

   Et au matin du huitième jour,
   le roi doit partir avec ses soldats :
« Porte-toi bien, ma Dame,
je m'en vais à la guerre cruelle,
   sus à l'ennemi.

   Si je reviens sauf de la bataille,
   la fleur de notre amour retrouvera sa fraîcheur !
D'ici là, souviens-toi fidèlement de moi,
consacre-toi au rouet,
   demeure à filer assidûment. »

IV

   Au plus profond  des bois déserts,
   qu'est devenue la jeune fille ?
Par six blessures béantes
la vie s'est écoulée
   sur la verte mousse.

   La fortune l’avait soudain atteinte,
   à présent  la nuit de la mort la menace :
son corps refroidit, le sang se fige -
maudit soit le moment, hélas, hélas,
   où le roi l'a aperçue !

   Voici, quelque part d'entre les rochers
   qu’apparut un étrange petit vieux :
une barbe grise jusqu'aux genoux -
ayant déposé le corps sur ses épaules,
   il le porte jusqu'à une grotte.

   « Lève-toi, jouvenceau, le temps presse,
   emporte le rouet d'or :
vends-le au château du roi,
mais ne le cède qu'en échange
   des jambes. » -

   Le jouvenceau assis aux portes du château
   tenait le rouet d'or.
La reine regardait par la fenêtre :
« Si seulement j'avais ce rouet
   d'or pur !

   Mère, allez demander
   ce que vaut ce rouet d'or ! » -
« Achetez, ma petite dame, ce n'est pas cher,
mon père n'en demande pas trop :
   ça coûte deux jambes. »

   « Des jambes ? Aïe, aïe, aïe, que c'est étrange !
   Mais je le veux quand même :
Maman, allez dans la chambre,
il y a là les jambes de notre Dora,
   donnez-les lui en échange. »

   Le jouvenceau a pris les jambes,
   il s'est dépêché de retourner dans la forêt. -
« Mon garçon, donne-moi de l'eau vive,
pour que le corps soit indemne,
   comme il l'était. »

   Il a posé plaie contre plaie
   et dans les jambes le feu revint,
le corps s’unit en un seul tout,
comme s'il avait toujours été entier,
   sans dommage.

   « Va à l’armoire, jouvenceau,
   prends le fuseau d’or :
vends-le au château du roi,
mais ne le cède qu’en échange
   des bras. » -

   Le jouvenceau assis aux portes du château
   tenait le fuseau dans sa main.
La reine regardait par la fenêtre :
« Ho la la, si seulement j’avais ce fuseau
   pour mon rouet ! »

   « Levez-vous du banc, chère Maman,
   demandez ce que vaut ce fuseau !  » -
« Achetez, ma petite dame, ce n’est pas cher,
mon père n’en demande pas trop :
   ça coûte deux bras. »

   « Des bras ! ? Etrange, étrange chose !
   Mais je le veux quand même :
chère maman, allez dans la chambre,
il y a là les bras de notre Dora,
   apportez-les lui. »

   Le jouvenceau a pris les bras,
   il s’est dépêché de retourner dans la forêt. -
« Mon garçon, donne-moi de l’eau vive,
pour que le corps soit indemne,
   comme il l’était. »

   Il a posé plaie contre plaie
   et dans les bras le feu revint ;
le corps s’unit en un seul tout,
comme s’il avait toujours été entier,
   sans dommage.

   « Allez hop ! en route, gamin !
   J’ai une quenouille d’or à vendre :
va la proposer au château du roi
mais ne la cède qu’en échange
   des yeux. »

   Le jouvenceau, assis aux abords du château,
   tenait la quenouillette d’or.
La reine regardait par la fenêtre :
« Si seulement j’avais cette quenouillette
   pour mon petit fuseau !

   Levez-vous, chère Maman, allez-y,
   demandez ce que vaut cette quenouille ! » -
« Des yeux, Madame, sinon rien,
selon l’ordre que mon père m’a donné,
   ça coûte deux yeux. »

   « Des yeux ! ? Jamais entendu une chose pareille !
   Et qui est ton père, mon garçon ? » -
« Inutile de connaître mon père :
qui le chercherait ne le trouverait pas,
   d’ailleurs il viendra lui-même. » -

   « Maman, chère Maman, que faire ?
   Et moi, il me faut cette quenouille !
Retournez là-bas  dans la chambre,
il y a là les yeux de notre Dora,
   qu’il les emporte donc. »

   Le jouvenceau a pris les yeux,
   il s’est dépêché de rentrer dans la forêt. -
« Mon garçon, donne-moi de l’eau vive,
pour que le corps soit indemne,
   comme il l’était. »

   Et il posa les yeux dans les orbites,
   et le feu éteint se ranima ;
et la jeune fille regarda aux alentours -
cependant elle n’y vit personne,
   à part elle seule.

V

   Et trois dimanches plus tard,
   le roi rentre joyeux de la guerre :
« Et comment vas-tu, ma chère Dame,
et t’es-tu souvenue
   de mes dernières paroles ? » -

   « Oh, je les portais dans mon cœur,
   et regardez ce que j’ai acheté :
un rouet absolument unique,
un fuseau, une quenouille - le tout en or,
   tout cela par amour pour vous ! »

   « Viens t’asseoir, ma Dame,
   file-moi d’amour un fil d’or. »
Elle s’est assise au rouet avec entrain,
comme il tournait, elle devint toute pâle -
   hélas, quel chant !

   « Vrrr - quel méchant fil tu files !
   Tu es venue duper le roi :
tu as tué ta demi-sœur,
tu as dérobé ses membres et ses yeux -
   vrrr - le méchant fil ! »

   « Quelle espèce de rouet as-tu ?
   Et comme tu m’en joues bizarrement !
Joue-moi encore quelque chose, femme,
je ne sais ce que signifient ces paroles :
   file, ma Dame, file ! »

   « Vrrr - quel méchant fil tu files!
   Tu voulais duper le roi :
tu as assassiné la vraie promise,
et tu as pris sa place  -
   vrrr - le méchant fil ! »

   « Ho, femme, tu joues là horriblement !
   Ainsi tu n’es pas telle que tu parais !
Joue-moi, femme, pour la troisième fois,
afin que j’en entende encore plus :
   file, ma Dame, file ! »

   « Vrrr - quel méchant fil tu files !
   Tu es venue duper le roi :
ta sœur dans la forêt, au creux d’un rocher,
tu lui as volé son époux le roi -
   vrrr - le méchant fil ! »

   A peine le roi a-t-il entendu ces mots
   qu’il a sauté sur son cheval moreau, galopé vers la forêt ;
il cherchait et appelait dans les vastes bois :
« Où es-tu, ma chère Dora, où es-tu, où es-tu ?
   Où es-tu, ma tout-aimée ? »

VI

   De la forêt aux prés du château,
   ho, il vient le seigneur, il vient avec sa dame 
sur le fougueux cheval moreau
dont les fers sonnent joyeusement,
   ils vont vers le château royal.

   Et on fêta de nouveau les noces,
   la jeune épousée comme une fleur ;
et ce furent festins, réjouissances,
bals et musiques sans cesse
   pendant trois semaines.

   Et qu’advint-il de la vieille mère ?
   Et qu’advint-il de la sœur, la vipère ? -
Ho, quatre loups hurlent dans les bois,
chacun traîne une jambe
   du corps des deux femmes.

   Les yeux enlevés des têtes,
   les bras et les jambes dépecés :
ce qu’elles avaient fait à la fille,
voilà qu’elles ont subi la pareille
   dans la forêt profonde.

   Et qu’advint-il du rouet d’or ?
   Quelle chanson jouera-t-il maintenant ? -
Dès qu’il eût joué pour la troisième fois,
plus personne ne l’entendit,
   ni ne le vit.

 

Traduit par Hervé Huyghes-Despointes.

 

 

 

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